Cinenews N° 111

NABIL AYOUCH.. «Touda est une héroïne des temps modernes»

2024-11-28

TOUDA RÊVE DE DEVENIR UNE CHEIKHA, UNE ARTISTE TRADITIONNELLE MAROCAINE, QUI CHANTE SANS PUDEUR NI CENSURE DES TEXTES DE RÉSISTANCE, D’AMOUR ET D’ÉMANCIPATION, TRANSMIS DEPUIS DES GÉNÉRATIONS. SE PRODUISANT TOUS LES SOIRS DANS LES BARS DE SA PETITE VILLE DE PROVINCE SOUS LE REGARD DES HOMMES, TOUDA NOURRIT L’ESPOIR D’UN AVENIR MEILLEUR POUR ELLE ET SON FILS. MALTRAITÉE ET HUMILIÉE, ELLE DÉCIDE DE TOUT QUITTER POUR LES LUMIÈRES DE CASABLANCA... Vous faites le portrait d’une femme d’aujourd’hui, àla fois déterminée, hardie, passionnée et illettrée. A-t-elle existé? Touda est une héritière d’héroïnes en rébellion contre tous les pouvoirs établis, les Cheikhates. Leur voix était une arme et leur chant, la Aïta, des cartouches. Touda est ainsi. Elle veut transcender les frontières et les interdits, et elle se bat contre toutes les formes de domination contemporaine. Le film est portépar cet esprit de rébellion. Comment sont perçues ces Cheikhates au Maroc ? Les Cheikhates (féminin de cheikh) ont étéadulées, admirées par tout le peuple marocain. Elles incarnaient son âme, sa voix, parce qu’elles étaient de tous les combats. Dans les années 60/70, les campagnes étaient pauvres, et de nombreuses Cheikhates ont dû partir vers les villes pour gagner leur vie. Là, elles ont étécontraintes àchanger de répertoire pour survivre, répondant aux envies du public et chantant dans les cabarets. Mais voir des femmes se produire ainsi dans des endroits mal famés, faire le spectacle et boire de l’alcool, a suffi à associer la plupart d’entre elles à des prostituées. Petit à petit, leur image s’est dégradée (…) J’ai voulu redonner leurs lettres de noblesse à ces artistes. C’est le moteur de Touda dans le film, restaurer un statut et défendre une tradition. La première scène est lumineuse et festive puis prend un tour dramatique. Quelle était la nécessitépour vous d’une telle scène dès l’ouverture ? Leur vie est faite ainsi. J’ai éténourri par les tranches de vie que ces femmes m’ont racontées, des histoires qui m’ont laissé parfois sans voix. C’est dur mais c’est une réalité. «C’est notre quotidien», m’a dit la Cheikha qui danse avec Touda au début du film. Ces femmes vivent en permanence dans cette violence, elles sont seules et surtout démunies, mais elles ont aussi une forme de résilience qui les sauve. (…) Donc oui, commencer par la beautéd’un chant, pour ensuite sombrer dans la cruautéqui constitue aussi la vie de ses femmes me semblait important pour plonger dans leur réalitéd’emblée, sans s’y préparer. Les figures masculines ne sont pas toutes bienveillantes. Mais il y en a. Tout n’est pas noir ou blanc, dans ce monde de la nuit. Il y a des hommes qui protègent ces femmes et qui les aiment. Dans la vie de Touda, il y a son fils, Yassine, qui est tout pour elle. Il y a aussi ce vieux violoniste, dont on ne connaîtra jamais le nom, qui cherche à l’accompagner dans son rêve de s’élever. Il y a enfin son père, un personnage peu commun, qui la sou- tient face àl’opprobre général et au rejet de son propre frère. Émancipation féminine, révolte, combat... Le défi pour Touda est de taille... J’ai voulu faire un film sur la croyance, sur l’émancipation et sur la transcendance. Dès que Touda chante, elle est en transe, portée par un lien au sacréintimement lié à l’Aïta. Sa foi en son art est inébranlable et rien ne peut la faire abdiquer. Elle n’a rien de religieux mais elle incarne une forme de mysticisme. D’ailleurs, quand elle est assise sur son lit, son chant fusionne avec le ‘sacré’, avec l’appel à la prière. Elle donne une voix à cet appel, appel qui n’est d’ailleurs porté dans la tradition que par les hommes. Ainsi, elle transforme l’interdit en un moment de grâce, et c’est cette grâce qui la soutient. Elle ne pourrait pas faire ce qu’elle fait, elle ne pourrait pas se battre ainsi pour elle-même et pour son fils si elle n’était portée par cette grâce, par cette croyance profonde en son art. C’est une héroïne des temps modernes. Nisrin Erradi, la comédienne qui incarne Touda, a-t-elle un statut de star au Maroc ? Nisrin est connue au Maroc. Et on l’a découverte à l’étranger dans Adam, le premier film de Maryam Touzani, pour lequel elle avait étédans les révélations des César. Nisrin est une actrice d’une puissance phénoménale. Elle est volcanique et incandescente, capable d’être dans l’intérioritéet capable aussi, sur scène, de prendre tout l’espace qu’on lui offre. Elle a fait un travail énorme pour ce film. Pendant un an et demi, elle s’est formée avec des Cheikhates professionnelles. Elle a appris à chanter, à tenir le rythme, à jouer de la percussion, à danser, à bouger, à parler comme elles, tout ce qui nourrit son rôle. Alors même que le film s’est tournéen plusieurs fois, elle a refusétoutes les propositions qui lui ont étéfaites entre chaque tournage pour se consacrer pleinement à Touda. Elle était réellement possédée par son personnage. Aujourd’hui encore, elle me dit qu’elle ne sait pas comment sortir de ce rôle. Vos plans sont magnifiques et lumineux. Vous êtes comme un peintre qui regarde avec attention son pays et ses contemporains. Je travaille depuis longtemps avec Virginie Surdej, une grande directrice de la photo, qui est ma plus belle rencontre de cinéma. Avec elle et le cadreur, Adil Ayoub, c’est toujours très stimulant de voir comment fusionnent un texte et une image, comment on va transposer sur l’écran, la traversée d’un personnage. On a essayéde dessiner chaque plan et on a réfléchi à la place de Touda dans la nature, car mon film oscille constamment entre le beau et le laid. Le beau étant son fils, son chant, la nature, le laid étant l’argent, les hommes qui veulent l’avilir, la nuit. Tout est contrastes dans le film, paradoxes même. La sociétémarocaine est-elle prête aux revendications de metoo ? La sociétémarocaine est partagée entre les progressistes qui veulent faire avancer les lois, réviser le code la famille, revoir la place de la femme - une commission vient d’ailleurs de rendre sa copie au roi à ce sujet – et les conservateurs qui rejettent tout progrès et toute émancipation féminine. Leurs résistances s’expriment de différentes manières, y compris de façon violente. C’est un combat. Redoutez-vous que le film connaisse le même sort au Maroc que Much Loved ? C’est difficile d’anticiper sur les réactions qu’il va y avoir ... Je n’y pense pas. J’essaie de me concentrer sur ce que je veux dire, sur mes personnages, ces combattantes transgressives qui recherchent l’indépendance, ces guerrières solitaires, comme Touda... (Source : dossier de presse)

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