Nabil Ayouch "C’est mon le film le plus autobiographique"
2021-11-05
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Nabil Ayouch
« C’est mon le film le plus autobiographique »
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A LA VEILLE DE LA SORTIE NATIONALE DE SON DERNIER FILM, « HAUT ET FORT », RENCONTRE AVEC NABIL AYOUCH.
Le centre culturel « Les étoiles de Sidi Moumen » existe depuis sept ans déjà, il était évident que cette idée de scénario allait vous venir à l’esprit. Quel a été le déclic ? Très honnêtement, ce n’était pas évident du tout pour moi de faire un film là-bas. En tout cas, moi, ça ne m’était jamais venu à l’esprit.
Il y avait bien quelque chose à raconter à travers l’histoire de ces jeunes qui parviennent à s’accomplir grâce au hip-hop ?
Oui, complètement. Mais c’est simplement avec l’observation du réel, l’histoire de cet ancien rappeur, Anas, qui débarque un jour au Centre, qui a envie d’enseigner le hip-hop et transmettre à ces jeunes une voie d’expression à travers cet art. Lorsque j’ai assisté à leur spectacle, j’ai vu qu’il y avait un talent fou, et surtout des sujets importants qu’ils abordaient et là, en effet,
j’ai eu envie de les rencontrer, de m’intéresser à eux. C’est ainsi qu’est née l’idée du film.
Tourner avec des castings non professionnels, c’est un peu votre marque de fabrique. Comment cela s’est-il passé avec les jeunes ? Comment avez-vous pu les diriger ?
J’ai dirigé ce casting selon des méthodes de travail que j’emploie depuis maintenant quelques années, en m’adaptant chaque fois aux situations nouvelles. J’aime beaucoup travailler avec des comédiens professionnels, mais j’adore aussi travailler avec des non professionnels, en tout cas des comédiens pour qui c’est une première fois. J’aime la notion de première fois.
Ils sont bluffants de sincérité. Comment êtes-vous parvenu à capter cette pure réalité. On a
l’impression que c’est seulement la caméra qui se promène et qu’ils sont livrés à eux-mêmes, alors qu’on suppose que non.
Justement, l’essentiel du travail, était de protéger la vérité, de leur dire « ne jouez surtout pas, soyez, existez, mais ne jouez pas ». C’est de casser certains ressorts et de les préserver dans quelque chose de plus naturel possible afin que la frontière entre le réel et la fiction soit la plus floue possible, et qu’on ne puisse pas la lire. Et ça, ce n’était pas évident.
Le personnage du prof, Anas, est central. On remarque que c’est un personnage récurrent dans votre filmographie. Pourquoi ?
Je pense qu’il y a deux raisons.
La première, c’est ma mère, avec qui j’ai grandi, et qui était prof de banlieue. Nous vivions à Sarcelles. Elle prenait sa voiture tous les matins, pour aller d’un collège à
l’autre. C’est le modèle donc que j’avais sous les yeux étant enfant.
Et puis, parce que les profs sont les héros de mon enfance. Je pense que je ne serais pas qui je suis sans les profs et les éducateurs sociaux de mon enfance, ceux de la MJC de Sarcelles. Ce sont eux qui m’ont construit, qui m’ont aidé à devenir qui je suis et je garde tout ça très, très fort en moi. Cette notion de transmission est centrale.
La question du poids de la religion est aussi très présente dans le film.
C’est une problématique qui hante les jeunes, et qui m’interpelle aussi, qui m’intéresse fondamentalement. Je suis très surpris chaque fois que j’entends des gens opposer la religion à la pratique des arts.
Je voulais montrer dans ce film que seuls les extrêmes, et les extrémistes, pensent comme ça et qu’au contraire, on vit dans une société qui est tolérante. On le voit d’ailleurs dans le film, certains jeunes sont pratiquants, d’autres ne le sont pas ; des filles sont voilées et pratiquent le rap. La religion n’est pas un problème ; elle ne doit pas être un problème. C’est ça que j’avais envie de dire. D’où d’ailleurs cette scène à la West Side Story entre tous ces personnages que le chant et la danse peuvent réunir.
Magnifique scène ! Mais on les sent très tiraillés à l’intérieur.
C’est sûr, il y a une forme de schizophrénie qui s’installe en eux, forcément. Parce que quand on grandit dans une société où la tradition est aussi forte, elle peut très rapidement devenir un carcan, si nos rêves ne sont pas assez solides et si notre intérieur n’est pas assez nourri. Justement, c’est à ça que sert ce genre de lieu, c’est
En
s'exprimant, on arrive à faire sortir les choses les plus belles, les plus fortes, et à les faire entendre.
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de sortir de cette schizophrénie dont ils discutent à un moment dans le film. La société leur permet-elle de s’épanouir dans l’art? Où elle ne leur permet rien du tout? N’est-ce pas à eux d’aller chercher leur liberté, de faire sauter tous les verrous ? C’est cela qui est intéressant d’interroger dans cette jeunesse qui a les yeux tournés vers l’étranger, mais qui, en même temps, a les pieds ancrés dans la tradition. Alors, que font-ils avec tout ça ? Comment ils s’en sortent ? Voilà ce que montre le film.
C’était important pour vous de tourner au Centre de Sidi Moumen. Si on remet en perspective toute l’histoire, depuis les attentats du 16 mai,
« Les chevaux de Dieu », puis la création du centre. Est-ce un happy end, en quelque sorte,
comme si la boucle était bouclée ?
Oui, boucler la boucle, absolument. Si je pense à mon enfance, au centre culturel où j’ai appris à regarder le monde, pour pouvoir un jour raconter cette histoire à travers d’autres personnages. C’est sûr,
« Haut et fort » reste mon film le plus autobiographique. J’ai appris à regarder le monde à travers les arts et la culture. Si je n’avais pas eu, à un moment, ce centre culturel sur mon chemin, je ne serais pas devenu réalisateur, tout simplement. Comme eux n’auraient peut-être pas pu devenir rappeurs si je n’avais pas rencontré la Positive School et le Centre de Sidi Moumen.
Et puis, c’est aussi une façon de dire que dans un quartier où il s’est passé quelque chose d’aussi terrible que les attentats du 16 mai 2003, il y a aussi du beau qui peut en sortir, il y a aussi du positif. Montrer ce positif à travers cette jeunesse, pour moi, c’est fondamental.
D’ailleurs, qu’est-ce que ce film a changé pour eux, sur le plan personnel?
Je pense que ça leur a donné confiance en eux. Une capacité aussi à comprendre qu’en s’exprimant, on arrive à faire sortir les choses, les plus belles et les plus fortes, et à les faire entendre.
On peut dire qu’un film peut changer quelque chose dans une société?
Oui, complètement, si je n’étais pas convaincu de ça, je ne ferais pas de cinéma. Le cinéma est cet art populaire par excellence qui a un pouvoir de changement extraordinaire.